Mes amis les copropriétaires

Article de John Lichfield publié dans “The Independent” (Londres), repris dans “Courrier international”… Criant de vérité.

cinternational.jpgIl fut un temps où presque tous les immeubles parisiens étaient gardés par une concierge, invariablement de mauvaise humeur. Celle-ci faisait partie du paysage urbain au même titre que les cigarettes brunes, les pissotières et les élégants autobus verts. Dans les années 1980 et 1990, plusieurs milliers de concierges – il est désormais plus correct de dire “gardiennes d’immeuble*” – ont été remplacées par des digicodes et des sociétés de nettoyage. Les propriétaires ont jugé que cela leur reviendrait moins cher que de payer un salaire, aussi dérisoire fût-il, et qu’ils pourraient en outre s’assurer des rentrées d’argent frais en louant ou en vendant leur minuscule loge*. Paradoxalement, en se faisant plus rares, les gardiennes* sont aussi devenues plus recherchées. Dans les immeubles où elles ont survécu, les appartements se vendent beaucoup plus cher. Aussi l’offensive visant à les exterminer a-t-elle marqué le pas.

Aujourd’hui, on dénombre quelque 20 000 gardiennes (et, plus rarement, gardiens) contre 70 000 dans les années 1950. La profession semble être un monopole portugais, mais il y a aussi de curieux intrus : la gardienne de notre immeuble est une Serbe de Bosnie témoin de Jéhovah. L’an dernier, nous avons acheté un petit appartement pour réaliser un investissement et avoir un pied-à-terre pour nos vieux jours. Nous avons assisté récemment à l’assemblée annuelle où les copropriétaires décident de la gestion concernant les parties communes de l’immeuble. La première question à l’ordre du jour était le renvoi de la concierge et la seconde l’installation d’un interphone et de boîtes à lettres.

J’ai couvert des sommets de l’Union européenne, des sommets du G8, des sommets franco-anglais et des sommets américano-soviétiques, mais aucun ne bouillonnait de sentiments fielleux sous-jacents comme cette assemblée de copropriétaires* parisiens. Comme nous étions sept, il a fallu faire appel à une calculatrice pour savoir si le “quorum” était atteint. La loi française veut que les décisions concernant des dépenses importantes, telles que l’achat de boîtes à lettres, soient votées par les propriétaires des deux tiers au moins de la superficie de l’immeuble. La calculatrice a permis de déterminer le nombre de mètres carrés que nous représentions. (En comparaison, la règle de la “double majorité” proposée par l’Union européenne pour les décisions à prendre au Conseil des ministres paraît élémentaire.)

De nombreuses questions intéressantes ont été abordées. Ainsi, aux termes d’une nouvelle loi votée en 2003, 97 % des ascenseurs français seront illégaux à partir de l’an prochain. La France étant ce qu’elle est, une échappatoire permet, dans certaines circonstances, de reporter la modernisation des ascenseurs jusqu’en 2013. Soulagés et reconnaissants, nous avons tous voté en ce sens. Comme la décision n’impliquait pas de dépenses pour les copropriétaires, nous n’avons pas eu besoin de réunir un quorum compliqué. Puis nous avons évoqué l’avenir de la concierge. Les copropriétaires craignent – probablement à juste titre – qu’elle ne cherche à occuper les lieux indéfiniment, sachant qu’il est pratiquement impossible en France d’expulser un locataire âgé. La discussion s’est échauffée lorsqu’il a fallu envisager les mesures à mettre en place. La quasi-totalité des participants étaient opposés au recrutement d’une nouvelle gardienne*. Nous étions d’accord avec eux sur la nécessité de demander à la vieille concierge de prendre sa retraite, mais pas sur la suppression du poste. En réalité, toujours au regard de la loi, toute décision stratégique, comme la suppression de la concierge, doit être prise à l’unanimité. Nous n’avons pas seulement le droit de nous y opposer. Nous disposons d’un veto. Un excité a commencé à nous faire passer des messages secrets dans lesquels il avait gribouillé “Vous avez raison” et “Votre appartement prendra de la valeur”. Ne souhaitant pas se quereller ouvertement avec ses voisins, il voulait que nous livrions bataille à sa place. Finalement, il a admis publiquement qu’il avait, lui aussi, des “réserves” sur la suppression de la gardienne*. Dans la meilleure tradition des sommets européens, il fut finalement admis qu’aucune décision majeure ne saurait être prise hâtivement. Il manquait 100 mètres carrés de copropriétaire pour atteindre le quorum. L’assemblée avait duré deux heures et demie. La bataille reprendra en février.

* En français dans le texte.

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